Tisser

Publié le par Catherine Picque


 


 

Retrouver le monde d’avant, avant qu’ils disparaissent. Retisser un monde où ils respiraient, recréer le décor humain où elle existait quand ils vivaient encore. Voilà ce à quoi elle s’employait depuis quelques années en recherchant tous les Gentils de son passé. Les « amis » s’accumulaient sur son mur, surtout des hommes, peut-être parce qu’il est plus facile de les retrouver car ils gardent le même nom toute leur vie… peut-être aussi parce qu’un homme est ravi qu’une femme se rappelle de lui vingt ou trente ans plus tard. La plupart de ses amis revenants n’avaient jamais connu son père ou sa sœur, car elle ne vivait pas avec eux à cette époque, mais cela n’était pas important, ils lui permettaient de revenir pour quelques instants dans un temps où ils étaient là. Était-ce malhonnête vis-à-vis de ses amis, les utilisait-elle à leur insu, pour remonter le temps ? Eux aussi devaient avoir des motivations aussi peu altruistes, retrouver un peu d’insouciance de leur jeunesse, revenir au moment où tout était possible, avant les traites de la maison à payer, les enfants à caser pendant les vacances, les kilos en trop, les cheveux blancs…..

La galerie des tracasseries de la quarantaine était parfois difficile à traverser, alors pourquoi ne pas se faire accompagner par nos alter ego rajeunis ?

La virtualité de ce monde du passé bien que frustrante, lui permettait d'alléger sa peine avec quelques émotions binaires par jour irradiant son cerveau. Des années de psychothérapie n’étaient pas parvenues à combler le trou béant et là quelques lignes de micro conversations anodines constituaient des petites béquilles, qui lui permettaient d’avancer en clopinant certes, mais en chantonnant. Comme des petites allumettes assemblées avec des élastiques elles reconstituaient des jambes qui avaient été amputées par la disparition de ses deux parents.


 

 

Publié dans Autofiction

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